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Pouvait-on éviter la catastrophe de Malpasset ?

Pouvait-on éviter la catastropheOn ne peut répondre oui à la question "Pouvait-on éviter la catastrophe de Malpasset ?". La conclusion officielle des tribunaux invoquant un « véritable piège de la nature » est un fait incontestable. Mais ce piège pouvait-il être identifié avant le drame ? Un non catégorique n’est pas scientifique.

 

Avant toute chose, il est utile de préciser la nature de ce traquenard sachant qu’il n’y a pas eu de témoin oculaire et que l’essentiel des « pièces à conviction », en particulier le piège lui-même, ont disparu dans la catastrophe. Seule reste son empreinte, énorme plaie béante et maigre portion de béton en escalier, dépouilles sur lesquelles se sont établies les nombreuses théories d'experts.
Plus de 53 ans après la catastrophe, il est possible d'établir une description synthétique de la thèse officielle en recoupant les différentes approches crédibles :  « La rupture est due d’une part à la présence d’une faille parallèle au barrage plongeant à 45° sous celui-ci à une profondeur de 15 à 17m de l’aval vers l’amont et d’autre part à une caractéristique particulière de la roche de Malpasset consistant en une modification extrêmement variable de sa perméabilité en fonction de sa compression. La conjugaison de ces deux facteurs auxquels s'associe un mécanisme dit de sous-pressions a provoqué un véritable effet de vérin soulevant littéralement le rocher ainsi compressé, aidé en cela par une autre caractéristique de la roche définie par un glissement de ses couches très dures les unes sur les autres dans certaines conditions. Plusieurs milliers de m3 de terrain ont littéralement explosé sous la pression, privant la voûte de son appui rive gauche. La culée s'est alors trouvée seule pour résister à la pression de l'eau. N’étant pas prévue pour contenir un tel accroissement de poussée la culée s'est déplacée de 2 mètres, provoquant une véritable torsion de la voûte mince qui s’est instantanément cassée sur pratiquement toute sa longueur. ».

Le maître mot qui vient immédiatement à l’esprit : géologie.

Il est vrai que ce n’est que depuis Malpasset que cette discipline a été placée au centre des préoccupations des cabinets d’études et que le métier d’ingénieur-géologue est né, mais malgré cela, n’était-il pas possible d’appréhender l’inaptitude du terrain à servir d’appui fiable à un barrage voûte ? Pourquoi les travaux de la commission de 1934 n’ont-ils pas été pris en compte lors de l’étude préalable ? Pourquoi les experts des anciennes mines de Boson n’ont-ils pas été consultés ? Egalement non pris en compte a posteriori, le rapport géologique du constructeur de l’autoroute indiquant le caractère très glissant du terrain à proximité du barrage lorsqu'il est soumis à de fortes intempéries. Beaucoup de questions sans réponse qui laissent dubitatif sur les seules responsabilités de la nature.
Nous sommes au cœur même de l’affaire Malpasset : le manque de rigueur et l'absence de communication sur un fond de confiance absolue envers la technique.
 
Aucune responsabilité humaine explicite n'a été retenue par les tribunaux. Il est néanmoins possible de formuler un certain nombre de remarques générales concernant le respect des règles de l'art en matière de conception et de maîtrise d'oeuvre des barrages en s'appuyant sur des faits vérifiés.
L’insuffisance des travaux de reconnaissance et de préparation est reconnue. Aux audiences du procès, 4 experts sur 11 maintinrent leur position explicite sur cette question. Les autres ne contestèrent pas ce fait mais indiquèrent que le complément d’étude n’aurait pas permis d’identifier le piège de la nature. Certains de ces spécialistes ont prétendu que la faille de terrain supposée à l’origine du drame n’était pas détectable mais le doute subsiste. Même s’il n'y avait qu'une chance sur 100 de la trouver, l’utilisation des 27 millions de francs prévus pour l'étude préalable l’aurait peut être permis, confirmant ainsi les doutes sur la pertinence de construire un barrage à voûte mince à cet endroit. En créant une retenue sur un torrent qui n’a pas d’eau pendant la plus grande partie de l’année, il ne fut pas nécessaire, comme c’est l’usage courant, de détourner son cours pendant les travaux. Cette opération est réalisée en creusant un tunnel provisoire pour faire s’écouler l’eau par une voie latérale. Un tel tunnel aurait probablement recoupé l’une des grandes failles. Immédiatement après la catastrophe des tests ont été effectués pour connaître la variation de la perméabilité de la roche soumise à la compression. On a constaté des écarts énormes, largement supérieurs à la normale. Pourquoi ces tests très simples à réaliser, comme nous l’ont confirmé ceux qui les ont effectués, n’ont-ils pas été inscrits au programme de l’étude géologique ?

Le géologue doit être en mesure de donner toutes les informations requises pour valider le bien-fondé de l’établissement d’un ouvrage au lieu prévu. Il ne doit accepter sa mission que s’il dispose de tous les moyens nécessaires pour la mener à bien. Georges Corroy était un universitaire bien connu dans la région pour ses écrits sur la géologie méditérranéenne. Il fut initialement choisi par Génie Rural avant tout pour une question de proximité, bien avant l’arrivée de l’ingénieur qui ne le rencontra qu’une fois, leur communication s’effectuant essentiellement par écrit.
Le géologue avait-il réellement l’expérience de terrain lui permettant de concentrer sa mission sur les points clés pour l’établissement d’un barrage voûte ? Probablement pas. Nous pensons que malgré ses grandes qualités d'universitaire, Georges Corroy n’avait pas toutes les compétences pour s’imposer dans ce domaine particulier. Notons à ce sujet qu'il cite dans son rapport de 1946 le barrage de Sarrans comme exemple pour l’établissement d’un voile d’étanchéité. Cet édifice est un barrage poids sans point commun avec Malpasset. D’autre part, le problème de Malpasset ne concerne pas l’étanchéité en premier lieu, mais le comportement mécanique du sol soumis à la pression d'un barrage à voûte mince.

 
La reconnaissance d’une insuffisance de travaux de recherche et de préparation est avérée, mais il n’y a pas de responsable en vertu du fait qu’il n’est pas prouvable que l’absence de ces carences entraîne explicitement l’absence de catastrophe.
 
L’ingénieur doit s’assurer qu’il dispose de toutes les garanties géologiques de qualité des appuis sur lesquels il va faire construire son barrage. Il doit s’assurer que les travaux ayant conduit aux conclusions sont suffisants et si cela s’avère inévitable, il ne doit pas hésiter à remettre en question le choix du barrage à voûte mince au profit d’un autre type d'ouvrage.
André Coyne est considéré comme le grand maître des barrages voûtes et ceci reste vrai malgré Malpasset. Il fut réellement vénéré dans sa profession. D’après les dires, confirmés lors des procès, André Coyne décidait de tout, il était craint. Selon certains témoins, lors des réunions, personne n’osait s’exprimer tant le personnage était imposant par son image et sa vivacité d’esprit. Dans la préface de plusieurs livres techniques consacrés aux barrages, on peut y lire « notre Maître à tous ». Dans un ouvrage relatant l'histoire d'EDF, son auteur Pierre Gérard déclare :  « Du moins convenait-il tout de même de ne pas jouer à être trop sûr de soi, tentation qui guette les patrons audacieux qui n'ont jamais eu de revers et qui n'ont plus l'habitude d'être contestés. Dans aucun métier d'ailleurs le règne de quelque pape n'est vraiment souhaitable. »
ou encore : « Un procès eut lieu. Force est de dire que, dans la plupart des cas, ce qui se dit au procès, en se référant au code juridique et sous l'influence de l'opinion médiatique, est passablement dérisoire. Le responsable ? C'est l'intelligence humaine qui n'a pas su analyser un aspect de la stabilité des barrages qui, en y pensant après coup, était pourtant à sa portée. Trop de spécialistes affirmaient que le problème des sous-pressions, tellement général dans les barrages, ne se posait pas pour les fondations des barrages voûtes, et que c'était même là leur gros avantage. C'est l'intelligence collective des spécialistes de la profession qu'il fallait faire comparaître au tribunal. ».
Il faut étudier l’environnement de l’époque pour comprendre l’importance de tels personnages : c’est la naissance effective des technocrates si décriés dans les années 70 par les sociologues. Le maître mot d’après-guerre est « reconstruire » mais surtout « construire » car on voulait du neuf, de l’innovant. L’avenir appartenait aux ambitieux, à ceux qui savaient faire preuve d’initiative. Les ingénieurs étaient considérés comme très au-dessus des autres et les constructeurs de barrage étaient avec les mineurs de charbon les pionniers de la reconstruction et de l’indépendance nationale. L’Ecole des Ponts et Chaussées fondée en 1747 dont était issu André Coyne représentait le sommet de la hiérarchie.
La présentation du premier plan du Commissariat Général du Plan est explicite pour se faire une idée des ambitions :
- regagner dès 1948 le niveau de production de 1938;
- atteindre en 1949 celui de 1929 puis +25% à l’horizon 1950;
 - ces objectifs ne furent pas atteints en 1950 mais dépassés en 1952.
Les technocrates de cette époque disposaient de pouvoirs très étendus les plaçant au cœur des décisions. Comme nous l’a confié un témoin clé de cette corporation « Nous nous considérions un peu comme les maîtres du monde.». André Coyne était en quelque sorte un « maître des maîtres du monde ». Il avait la possibilité d’imposer tout ce qu’il voulait. Personne ne s’y serait opposé. A-t-il fait tout ce qui était en son pouvoir pour disposer de toutes les informations nécessaires à la validation de son projet, particulièrement en ce qui concerne la fiabilité des appuis ? Il faut se rendre à l’évidence, la réponse est non. Ses voûtes étaient et restent très solides, mais à Malpasset, le rocher méritait qu’on s’y attarde beaucoup plus car il est de nature très particulière et extrêmement hétérogène. C’est André Coyne qui a choisi l'emplacement final, 200 mètres en aval du lieu préconisé par le géologue. Il est simpliste de dire aujourd’hui que le barrage aurait probablement tenu s’il avait été construit sur l’emplacement initial. C’est pourtant ainsi.
Ce qui est surtout significatif du cas Malpasset, c’est que là encore, cette décision majeure a été prise à la suite d’un simple échange de courrier entre l’ingénieur et le géologue.
Un ingénieur des Ponts et Chaussées nous a confié qu’à l’annonce de la catastrophe, il lui fut impossible d’accepter la rupture du barrage. Cette option n'entrait pas dans le cadre de son savoir technique.
André Coyne n’était plus de ce monde lors des procès. Il aurait été très probablement le principal inculpé. Il a d’ailleurs immédiatement déclaré à ses partenaires et en particulier à son client le Génie Rural qu’il était le seul responsable. Déclaration également déposée auprès du juge d’instruction qui vint le rencontrer peu de temps avant sa disparition. L'ingénieur est le seul acteur majeur de l’affaire Malpasset qui ait reconnu explicitement sa responsabilité. Les procès se sont déroulés sans lui et il apparait évident, à la lecture des documents d’archive, que cela a beaucoup contribué à la simplification des délibérations.
 
La distance culturelle et l’absence de réelle communication entre le géologue et l’ingénieur sont les deux facteurs significatifs des carences apparues lors de la conception et de la construction du barrage.

Le maître d’œuvre est tenu de s’assurer que tous les moyens nécessaires à la bonne réalisation du projet qui lui est confié sont bien réunis. Il doit également agir en chef d’orchestre et veiller en permanence à ce que les partenaires qui travaillent pour lui et avec lui forment une équipe homogène, sachant communiquer et se soumettant systématiquement à des réunions de synthèse régulières. Force est de constater que face à cette définition de sa mission, le Génie Rural en la personne de son ingénieur en chef Jacques Dargeou n’a pas réussi. Et à ce titre il porte potentiellement une responsabilité qui ne fut pas reconnue au procès au prétexte qu’il n’était pas maître de ses décisions. Qui alors fallait-il inculper ?
Afin de comprendre la situation, il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Le Génie rural était le parent pauvre de la technocratie faisant pâle figure face au prestigieux corps des Ponts et Chaussées. Concernant les travaux de recherche et de préparation, il n’avait pas la compétence pour juger de leur importance, il s’est pour cela appuyé sur l’expertise incontestable d'André Coyne. Nul ne peut lui en tenir rigueur, mais n’avait-il pas la possibilité d’imposer la mobilisation du budget initial de 27 millions ? N'avait-il pas la possibilité de demander à l'ingénieur d’intercéder en sa faveur ?
Sa plus grande défaillance est probablement de ne pas avoir su imposer un véritable travail d’équipe entre le géologue et le cabinet conseil.

Un dernier point et non des moindres concernant la maîtrise d'oeuvre, c'est l'acceptation de la réception du barrage alors que celui-ci n'avait pas été porté à pleine charge. Le premier remplissage complet d'un barrage est une opération indispensable pour s'assurer de sa parfaite réaction à la poussée maximum qu'il devra supporter. Là encore, le maître d'oeuvre s'est contenté de la garantie apportée par l'ingénieur basée exclusivement sur son expérience.
Malgré le caractère exceptionnel des intempéries de novembre 1959, comment peut-on affirmer l'imprévisibilité de la montée soudaine des eaux alors que ce type d’événement était fréquent et parfaitement connu dans la région ? Qui avait défini les paramètres hydrologiques ayant conduit au dimensionnement de la vanne de vidange ? Malgré sa débitmétrie conforme aux normes en vigueur, n’aurait-elle pas dû être surdimensionnée pour tenir compte des variations soudaines et rapides du débit du Reyran sachant que le volume d'eau de sécurité séparant le niveau d'exploitation du niveau maxi était relativement faible ?
On a rapporté les propos d’André Coyne après la catastrophe : « J’ai barré le Zambèze et j’ai un accident sur un ruisseau … ». Le Zambèze malgré des dimensions pharaoniques est probablement plus prévisible que le Reyran.

Un autre facteur souvent mentionné dans les écrits sur Malpasset, ce sont les tirs de mine effectués lors de la construction de l’autoroute Estérel-Côte d’Azur.
Une investigation poussée effectuée avec le concours d’ingénieurs spécialisés, de géologues et de témoins nous porte à croire aujourd’hui, après une longue indécision, que cet événement a joué un rôle majeur dans la catastrophe, au moins comme amplificateur du piège.
Rappelons les faits : en décembre 1956 commencent les travaux de construction de l’autoroute Estérel-Côte d’Azur devant relier Fréjus à Cagnes-sur-Mer.
Le chantier s’installe dans les habitations des anciennes mines de Boson occupées précédemment par les ouvriers du barrage. Certains de ces derniers ont repris du service pour l’autoroute.
En novembre 1957, il est procédé au déclenchement intensif de tirs de mine à proximité du barrage. En effet, cette partie de l’autoroute se situe dans un relief accentué et les engins dont la société disposait ne permettaient pas de poursuivre la construction de la chaussée sans déroctage massif. L'entreprise, dont le rayon d'action était essentiellement régional, avait participé activement au chantier du Canal du Bas-Rhône Languedoc dans un environnement peu escarpé. Elle ne disposait que d'un matériel limité pour affronter le relief de la vallée du Reyran. Afin de poursuivre la progression dans le respect du cahier des charges, la société eut massivement recours à l’explosif et fit appel, selon plusieurs témoins techniques, à une équipe spécialisée en provenance de Pologne. Probablement des mineurs mais nous ne disposons malheureusement que de très peu d’information sur ce sujet.
La campagne de tirs a, selon les témoins présents sur le site, duré plusieurs semaines. Le gardien Ferro et le nouvel ingénieur du Génie Rural fraîchement nommé s’en sont vivement inquiétés. La violence de ces ondes de choc était telle que l'appareillage servant à déplacer la vanne wagon du barrage venait heurter violemment le parement de la voûte. Suite aux plaintes répétées du gardien, il fut constitué une équipe de réflexion composée des représentants de l'entreprise de travaux publics, des ingénieurs des Ponts et Chaussées et du Génie Rural. La conclusion fut rassurante : l’ouvrage est conçu pour résister à des secousses sismiques de faible intensité.
Nous avons de bonnes raison de considérer cette conclusion comme très optimiste et là encore un peu rapide. Il y avait lieu d’étudier précisément l’impact des tirs sur le rocher et non sur le barrage. La théorie selon laquelle le barrage lui-même ait pu agir comme un «marteau-pilon» capable, sous les effets des tirs répétés, de provoquer un véritable «poinçonnage» du rocher immédiatement en contact avec les fondations de la rive gauche n'est pas à écarter. D’autre part, il n’est pas exclu d’envisager, en s'appuyant sur les dires d’ingénieurs présents sur les lieux lors des faits, que les dosages de poudre et les conditions de mise en oeuvre des tirs furent différents de ceux indiqués dans les rapports d’activité. Ces violentes ondes de choc répétées ont pu avoir pour effet de faciliter le déclenchement du piège de la nature.

La surveillance technique du barrage fut réduite au strict minimum. L'ouvrage très mince ne disposait d’aucun appareillage de mesure dynamique de déformations comme il en existait déjà sur des ouvrages similaires. Il n’a apparemment pas été jugé utile d’en installer et en tout état de cause, il n’y aurait pas eu de personnel qualifié sur place pour les interpréter. Ceci n’est pas forcément critique si on met en place une politique efficace et permanente de suivi des déformations. A la décharge du Génie Rural, celui-ci a demandé très rapidement après la première mise en eau, l'établissement d’un plan de surveillance et d’entretien. Il n’obtiendra une réponse officielle que quatre ans plus tard. A défaut, il fera malgré tout procéder à des campagnes annuelles de mesures de déformation de la voûte. Ces altérations sont inévitables car un barrage vit et «bouge» pour prendre sa place définitive. L’important est le type et le lieu de déformation.
Comment expliquer ces délais en dehors de problèmes de financement ? Mais le Génie Rural a-t-il utilisé tous les moyens à sa disposition pour parvenir à ses fins ? André Coyne était-il réellement informé et quelle fut sa position ? Nous ne le savons pas.

Les moyens financiers ont rapidement chuté après la construction du barrage. En effet, les financements attendus auprès des Ministères de la Défense (pour l'alimentation en eau des camps militaires) et de l’Intérieur (pour l'alimentation en eau des villes) ne furent pas obtenus. C’est la principale raison pour laquelle l’irrigation ne fut jamais opérationnelle. Les documents laissent apparaître que la branche mère, partie essentielle du système de distribution d’eau, ne fut réceptionnée provisoirement qu’au cours de l'année 1959.
Pour revenir aux campagnes de mesure, la dernière fut effectuée en juillet 1959. Elle faisait apparaître des déformations, dont une de 17 mm qui sans être exceptionnelle méritait une véritable attention par son emplacement au pied de la voûte et tenant compte du fait que la mesure a été effectuée en présence d’un niveau d’eau inférieur au maximum. Il faut ainsi considérer un accroissement de plus de 20% de la force exercée sur la voûte à la hauteur maximum atteinte le jour du drame. L’observation de la forme en W de la ligne des déformations montre que la voûte avait bougé de façon non homogène et cela est extrêmement important. Le pied du barrage se déplaçait anormalement dès l’été 59. La grande faille découverte au pied du barrage après la catastrophe n'était-telle pas apparue bien avant le soir tragique ? Le gardien Ferro, qui observait « son barrage » tous les jours disait souvent à son interlocuteur du Génie Rural, « j’ai l’impression que la courbe n’est plus la même ». C'est l'avis subjectif d’un non spécialiste, mais probablement plein de bon sens.
Les résultats furent communiqués au cabinet conseil quatre mois après la prise des mesures soit très peu de temps avant la catastrophe. Ces indications n’ont manifestement pas été réellement prises en compte. Il a été invoqué au procès la complexité des calculs nécessaires à l’établissement des résultats, ce qui n’est pas inexact compte tenu des moyens techniques limités à la disposition des entreprises à l’époque en France. Mais il est également reconnu par les spécialistes qu’il était possible de transmettre rapidement au cabinet conseil des résultats bruts, suffisamment significatifs pour prendre des décisions réfléchies. Le contrat avec la société de mesures ne prévoyait pas l’utilisation de méthodes moins précises mais plus rapides ni de délai maximum de remise des résultats, de même il ne prévoyait pas la remise systématique de l’information au cabinet conseil sans passer par le Génie Rural. Ainsi, le tribunal a donc considéré l’absence de charge contre la société de mesure au prétexte qu’elle n’était pas contractuellement soumise à une obligation de respect d’un délai maximum de transmission des résultats.

Quelques temps avant la catastrophe, le nouveau responsable du Génie Rural Léon Nourrit, en charge de la surveillance, constata des suintements importants en aval du barrage qui s’accentuèrent rapidement pour devenir de véritables sources au fur et à mesure de l’élévation du plan d’eau. Il constata également des fissures dans le tapis de protection au pied du barrage, preuve complémentaire du déplacement de celui-ci. Mais le tapis de protection, pièce à conviction, a disparu totalement lors de la rupture de l'édifice. L’ingénieur Nourrit convoqua les représentants des entreprises ayant participé à la construction du barrage, sur place pour le 7 décembre, soit malheureusement 5 jours après le drame...
Dans les trois jours qui précédèrent la catastrophe, le Génie Rural demanda aux Ponts et Chaussées l'autorisation de procéder à l'ouverture de la vanne alors que la cote 96 n'était pas encore atteinte soit 4 mètres avant le débordement. La réponse fut négative au prétexte qu'une lâchure eut été néfaste pour le pont de l'autoroute en construction. Le 1er décembre, la cote maximum d’exploitation fut atteinte mais le système d’ouverture automatique de la vanne ne fonctionna pas. Il devait être réglé pour le niveau maximum, ce qui comme chacun sait maintenant n’eut jamais lieu avant la rupture.

Etait-il possible de réduire les effets dévastateurs de la vague de Malpasset ?

C'est fort probable. Tout d’abord, il faut revenir sur la conception du barrage. Il est de type voûte très mince. Pour un barrage voûte, la défaillance d’un appui doit entraîner assurément sa destruction, mais on est en droit de considérer que si son épaisseur avait été plus importante, sa destruction aurait été moindre et très certainement plus progressive. De plus, le terrain a lâché dans la zone où l’épaisseur se réduit sensiblement.
La vague moins puissante aurait probablement épargné de nombreuses vies.

Si l’exploitation prévue avait eu lieu, il est fort probable qu’on aurait augmenté les ressources humaines mises à disposition, mais cela n’est pas certain. L’eau n’est jamais arrivée sur les lieux d’irrigation faute d’argent. Le barrage restait passif, sans autre utilité que d’offrir un magnifique plan d’eau. Le rôle du gardien était essentiellement dédié à la surveillance de l’édifice et à quelques opérations de routines. Dans la dernière année de vie du barrage, André Ferro était pratiquement le seul sur place en permanence, l’ingénieur Dargeou avait été remplacé ainsi que son second.
Il n’ a pas été établi de plan d’alerte aux populations ni de définition de zone de sécurité immédiate de propagation de l’onde de submersion. La destruction totale du petit village de Boson était sans appel. Une voiture équipée d’un haut-parleur a remonté la vallée du Reyran pour informer les agriculteurs du lâché d’eau. Il n'est pas fait état de son passage à Fréjus. Une simple fiche d'information fut posée sur un panneau à la mairie. L'éventualité d'un danger réel compte tenu de l'augmentation soudaine de la pression supplémentaire exercée sur la voûte n'a pas été envisagée et par voie de conséquence, aucune information portant sur cette éventualité n'a été communiquée au public.
Le gardien André Ferro habitait dans une maison provisoire qui s’avéra définitive par manque de crédit. Des plans de construction furent pourtant établis par un architecte et approuvés par le Conseil Général. Le gardien a échappé de justesse à la catastrophe. Il ne fut absolument pas en mesure de faire quoi que ce soit pour donner l'alerte.

Pas de responsabilités humaines retenues mais de riches enseignements ...

  • Aucun barrage ne fut reconstruit dans la vallée du Reyran. Un syndicat intercommunal a été constitué avec les communes du Muy, Puget-sur-Argens et Roquebrune-sur-Argens pour l’approvisionnement en eau depuis l’Argens. Une usine de traitement de l’eau a été construite au Muy et 17 km de canalisations ont été installées. Aujourd’hui, le syndicat intercommunal regroupe 8 communes ; les usines du Muy, du Gargalon et de Fourmel assainissent l’eau obtenue à partir de plusieurs captages dans les cours d’eau environnants (Siagnole, Argens, Fournel et barrage de Saint Cassien).
  • Le Reyran a été canalisé après la catastrophe par des berges en béton.
  • La science des barrages a énormément évolué après la catastrophe. Il y a un « avant » et un « après » Malpasset. Les ingénieurs se sont fortement remis en question.
  • Pratiquement tous les barrages voûtes de la planète ont fait l’objet de campagnes de mesures exceptionnelles accompagnées parfois de modification pour tenir compte des découvertes faites à Malpasset. EDF en particulier a fortement contribué à la logistique mise à disposition pour les travaux d’expertise.
  • Le niveau de nombreuses retenues d'eau a été abaissé après la catastrophe et n’a pas été relevé depuis, pour certaines d’entre elles. Des barrages ont été vidés et/ou modifiés. Des projets de voûte ont été abandonnés (ex: Saint Cassien qui devait servir d’apport à la retenue de Malpasset) pour être remplacés par des barrages poids.
  • En 1964 la toute première unité de Sécurité Civile fut établie à Brignoles avec des objecteurs de conscience encadrés par des membres des groupes mobiles de sécurité. Deux autres formations de ce type sont aujourd'hui respectivement implantées à Nogent-le-Rotrou et à Corte.
  • En 1966, en conséquence directe de Malpasset et démontrant ainsi l’insuffisance de la maîtrise d’œuvre, il a été créé un Comité Technique Permanent des Barrages dont la mission est la suivante « Le CTPB est appelé à donner son avis sur les avant-projets et projets d'exécution des barrages, sur la compétence, les pouvoirs et les moyens d'action du Directeur des travaux ainsi que sur les problèmes techniques qui peuvent se poser au cours des travaux et qui sont de nature à entraîner une modification substantielle des projets d'exécution. Quel que soit le maître de l'ouvrage, le Comité Technique Permanent des Barrages est obligatoirement consulté, par le Ministre intéressé, sur les avant-projets et projets d'exécution des barrages d'une hauteur au moins égale à vingt mètres au-dessus du point le plus bas du terrain naturel ». Il est surprenant de constater que la mission du CTPB décrit exactement ce qui a manqué à Malpasset…
  • En 1967 est constitué le Comité Français de Mécanique des Roches. Cette discipline est devenue une science essentielle à laquelle les concepteurs de barrages font régulièrement appel. Tous les cabinets d’études et de conception se sont adjoints un service de géologie appliquée et le métier d’ingénieur-géologue a été spécifiquement créé.
  • Le décret n° 68-450 du 16 mai 1968 prévoit des plans d’alerte mis en place par les préfets pour l'évacuation de la population.
  • La circulaire n° 70/15 du 14 août 1970 porte sur l’inspection et la surveillance des barrages intéressant la Sécurité Publique et complète les dispositions antérieures à Malpasset.

 

Comments

Bonjour Cette catastrophe

Bonjour
Cette catastrophe est a rapprocher de celle du "St. Francis Dam" barrage en Californie .
Il s'effondra en 1928 deux ans après sa construction provoquant entre 400 et 600 mort.
On retrouve la même erreur : un homme seul qui décide de tout.
l'article wikipedia en anglais décrit bien les choses.

En deux mot quand un ingénieur dit oui tout est sur. Il n'est pas impossible que quelques année un autre ingénieur dise le contraire en affirmant que a l'époque on ne pouvait pas savoir.
Et ces ingénieurs quand ils affirment n'ont aucun doute, ensuite ils regrettent mais les conséquences humaines sont la et les regrets ne changent rien au désastres.
cordialement
Herve

au cours de la visite du site

au cours de la visite du site de la catastrophe, il m'a été insinué que l'étude du barrage n'avait pas été confiée à de vrais constructeurs spécialisés dans ce domaine ,comme les barrages E.D.F., car Malpasset était destiné à l'irrigation et ne demandait pas une étude si poussée particulièrement au niveau du sol
confirmant ainsi le glissement de l'ouvrage!
D'après votre commentaire ,il semble que l'imbroglio administratif,technique,financier ,etc..; confirmerai cette insinuation!
Quant à la suffisance de certains ingénieurs et responsables , Arago lui même affirmait que les voyageurs ne supporteraient pas la traversée des tunnels.
La navette Colombia n'a-t-elle pas été sacrifiée sur l'autel de la suffisance concernant l'étanchéité des joints entre étage et mis en évidence par un grand
spécialiste du sujet qui a été remercié d'avoir eu raison et prédit la catastrophe?
Ce phénomène est inhérent au mental humain,qui heureusement ne se termine pas toujours en tragédie!

Merci pour ce commentaire qui

Merci pour ce commentaire qui va effectivement dans le sens des conclusions de notre étude.

Le jour de la catastrophe de

Le jour de la catastrophe de Malpasset, j'étais à Serre Ponçon pour effectuer une mesure d'auscultation. Exceptionnellement, le chef du service " Auscultation des ouvrages" , Division Technique Générale d'EDF m'accompagnait. Nous avons reçu l'ordre de nous rendre illico à Malpasset, ce qui n'a été possible qu'en approchant le site par la montagne, nous sommes arrivés sur place douze heures après la rupture, en fin de matinée. Un compte rendu de cette visite a été expédié rapidement à la Direction d'EDF, avec quelques photos, on peut peut être en trouver des traces en archives.
Quelques temps après , les données de la mesure topographique effectuée dans l'été précédant l'accident nous sont parvenues. Je les ai traitées comme nous le faisions pour les barrages EDF à cette époque , selon les directives du Colonel Nevière, Ingénieur conseil auprès du service de l'Equipement Hydraulique . On voyait aisement que le pied du barrage avait trop évolué alors que la cote de l'eau était encore peu élevée. Si un tel dysfonctionnement s'était manifesté sur l'un des ouvrages dont nous avions la charge, l'alerte aurait donnée immédiatement , avec sans doute une mesure de contrôle dans les quarante huit heures.
Ça, c'est ce que je sais pour avoir été acteur . Plus de cinquante ans ont passé, les détails sont flous mais l'empreinte reste indélébile pour l'essentiel.

Une autre chose, qui relève plus de radio bistro chère à Anne Roumanof , ce sont les bruits qui couraient à l'époque et je vous les livre sans garantie aucune. Il se disait que le bureau Coyne était assuré chez LLoyd's , que l'essentiel était de faire porter le chapeau par une administration française, en l'occurence le Génie Rural, pour que le contribuable régle la facture. André Coyne, dont le décès rapide serait en parti causé par le remords , aurait été nommé chevalier de l'ordre de la jarretière par la Reine pour la construction de Kariba sur le Zambèze peu après la rupture de Malpasset. Malgré tout , j'aimerai bien savoir qui , finalement, a indemnisé les familles des victimes et payé les pots cassés.

Merci pour ce superbe

Merci pour ce superbe commentaire. Nous l'avons lu avec beaucoup d'intérêt.

On dispose généralement d'une

On dispose généralement d'une bonne information concernant les aspects factuels de la question : chronologie des faites, conséquences etc. mais très peu d'études sur les insuffisances de toute sorte ou les erreurs d'appréciation.
Cet article aborde bien la question, honnêtement et sans esprit polémique. 50 ans après, les vérités peuvent être dites.