Site dédié à la catastrophe de Malpasset

Extrait de l'intervention du Député des Bouches-du-Rhône François Billoux le 21 décembre 1959

Malpasset : François BillouxCe document présente la seule intervention d'importance qui eut lieu après la catastrophe à l'Assemblée Nationale.

Il n'y a pas eu d'échange direct entre les Députés sur les faits relatés par M. Billoux.

Ce discours est livré tel quel en précisant que Monsieur Billoux, Député communiste, faisait partie de l'opposition de l'époque. Il fut également Ministre de l'Economie de 1945 à 1946.

Mesdames, messieurs, je salue à nouveau avec respect la mémoire des victimes, leurs familles et l'ensemble des sinistrés de Fréjus.
Le projet de loi que nous discutons aujourd'hui devrait garantir aux populations éprouvées une application totale du principe de la solidarité nationale par la réparation intégrale. Le projet ne répond pas à une telle préoccupation, c'est sa conception même que nous n’approuvons pas.

C'est en partant de cela que je voudrais présenter trois séries d’observations : premièrement, sur les responsabilités de la catastrophe de Fréjus ; deuxièmement, sur les conditions dans lesquelles furent apportés les secours de première urgence ; troisièmement, sur l'indemnisation des sinistrés.
La recherche et la découverte des responsabilités ne ramèneront malheureusement pas à la vie les êtres aimés, parmi lesquelles tant d'enfants ; elles doivent au moins éviter le retour de nouvelles catastrophes. Pour cela, l’enquête doit être complète, c'est-à-dire ne négliger aucun aspect tant technique qu'administratif et de rechercher toutes les responsabilités. Il faut voir si ce qui pourrait être qualifié à première vue de fautes ou de manquements techniques ou administratifs n'est pas imputable à d'autres raisons.
Je veux parler des insuffisances d'études au départ, du manque de crédits, des difficultés pour les obtenir pendant les travaux, de l'insuffisance des mesures de surveillance et de contrôle, des carences qui ont empêché de prendre des mesures d'urgence avant la catastrophe.
Le premier devoir à remplir, lorsqu'on veut implanter un barrage, devrait être de vérifier l'état du sol et du sous-sol. Or, ainsi que l'a rappelé le professeur Roubault, directeur de l'école Nationale de géologie de Nancy : « Aucun texte législatif n'impose pour la construction des barrages les études géologiques préalables qui sont indispensables. ».
Je propose en conséquence que, sans attendre plus longtemps, un texte soit adopté rendant la prospection géologique et pétrographique obligatoire. Vous me direz que, sans être obligatoire, seuls des insensés pourraient construire un barrage sans cette prospection préalable et que celle-ci fut bien réalisée à Malpasset, deux questions se posent cependant :
Premièrement, a-t-on tenu compte des observations des géologues lors de la construction de ce barrage ?
Deuxièmement, les crédits étaient-ils suffisants pour procéder à une prospection complète ?
La réponse à ces deux questions semble bien être : non.
Le rapport du géologue indiquait qu'on pouvait construire un barrage sur le Reyran, à Malpasset.
Mais ne disait-il pas également qu'il fallait rendre étanche le sous-sol par des injections de béton ?
Dans une étude faite en 1955 par le professeur Corroy sur le barrage de Malpasset et publiée en 1956 dans le Bulletin des travaux du laboratoire de géologie de la faculté des sciences de Marseille, il était écrit que ce problème du barrage était difficile à résoudre.
Après avoir donné des indications sur la qualité des roches, le professeur concluait notamment : « Toutes ces observations superficielles montrent que la série des gneiss du Reyran est loin d'être homogène et que les assises d'un futur barrage en ce lieu doivent être préparées par des travaux de recherches. ». Il ajoutait : « Notons surtout l'aval pendages des gneiss et la présence de pegmatites aux phénocristaux facilement altérables, comme susceptibles de provoquer des pertes plus ou moins importantes sous l'ouvrage et dans les épaulements rocheux du barrage. ».
Or, dans une réunion de commission du Conseil Général du Var, le 19 mai 1951, il était indiqué : « On avait prévu la possibilité d'une avance de 27 millions du département pour commencer les travaux de sondage et d'investissement dans le barrage; mais on a estimé que 8 millions suffisaient, parce qu'il est inutile de faire faire les sondages comme on les fait habituellement pour ces sortes de barrages. ». On concluait : « En effet, on est sûr d'avoir un ancrage très sûr. ».
Or, il apparaît qu'une faille géologique a été décelée par les experts du bureau national d'études géologiques. Voilà 19 millions d'économies qui coûtent cher en dégâts matériels et surtout en vies humaines !
Le texte rendant obligatoire la prospection doit donc aussi rendre obligatoire le vote des crédits nécessaires à cette prospection complète.
Le préfet du Var a indiqué : « Le barrage a été inspecté il y a quelques mois pour savoir s'il résisterait aux explosions causées par les mines de spath fluor. Tout était normal ». Or tout n'était pas normal comme on l'a malheureusement constaté. Ce n'est pas seulement après la catastrophe que l'attention a été attirée sur ce barrage. Le 12 décembre 1955, notre ancien collègue Toussaint Merle, conseiller général communiste du Var et maire de la Seyne indiquait, dans une séance du Conseil général du Var : « On nous parle d'un crédit de 2 millions pour les déformations du barrage. Il n'est pas possible que plusieurs mois après la fin des travaux, on n'ait pas commencé l'étude des déformations. Si j'en crois le budget, on n'a pas encore entrepris l’étude des déformations ».
Les études de déformation se poursuivaient encore au moment de la catastrophe.
M. Toussaint Merle disait encore le 11 février 1957: « Votre programme est bâti en l'air, non par la faute des techniciens, mais par celle de la politique d'investissement du Gouvernement. Le projet du Reyran — barrage et irrigation — ne pourra pas s'achever. Vous jetez de la poudre aux yeux ».
Malheureusement, ce ne fut pas simplement de la poudre aux yeux, mais des millions de mètres cubes d'eau se transformant en linceul pour des centaines de victimes.
Plus de quatre ans après sa construction, ce barrage ne répondait pas à son but : d'abord satisfaire les besoins en eau potable des populations de la vallée du Bas-Argens ; ensuite, accroître la fertilité de cette région en satisfaisant ses besoins d'irrigation.
En février 1957, M. Merle s'élevait devant le Conseil Général du Var contre le retard apporté dans l'octroi des subventions nécessaires à la poursuite des travaux.
Ce n'est que le 19 décembre 1958, quatre ans après la fin des travaux, que le Conseil Général a délibéré sur un service d'exploitation agricole, mais qui n'a jamais été pratiquement organisé.
En raison du manque de crédits, la construction du barrage s'était opérée en plusieurs tranches et dans des conditions parfois difficiles.
M. le préfet du Var déclarait en 1957 : « Compte tenue des dépenses annexes, le coût définitif du barrage de Malpasset place cet ouvrage au premier rang du classement des barrages suivant les économies sur le prix de revient. ».
Toujours les économies ! Les économies ne sont-elles pas à l'origine de la catastrophe de Fréjus, comme de beaucoup d'autres calamités ? Voilà pourquoi nous demandons que l'enquête ne se limite pas au caractère technique et formellement administratif, mais prenne en considération l'ensemble des conditions qui ont présidé à la construction du barrage, d'autant plus qu'il ne s'agit pas d'enquêter seulement sur la construction.
Un barrage doit être l'objet d'une surveillance et d'une vigilance permanente. Le tremblement de terre de la vallée de l'Ubaye a été ressenti jusque sur la côte de la Méditerranée.
A-t-on vérifié depuis s'il n'avait pas provoqué des ébranlements des soubassements du barrage ?
Je ne veux pas faire une comparaison avec le grand barrage de Tignes où six ingénieurs sont en permanence au tableau de contrôle ou avec celui de Castillon où 250 cordes vibrantes sont surveillées en permanence. Mais en quoi consistaient le contrôle et la surveillance du barrage de Malpasset ? N'y avait-il que ce malheureux gardien avec sa torche électrique ?
Il avait été proposé que des hommes-grenouilles viennent surveiller le barrage. On ne les a fait venir qu'après la catastrophe. Pourquoi ne pas les avoir fait venir avant ? On avait alors répondu toujours de la même façon : Pas d'argent, pas de crédits.
D'après le plan du barrage, c'est la coulée du côté gauche qui a cédé. Or, à gauche, entre la route et le rocher, lors de la construction d’un batardeau, il avait été trouvé de nombreux obus déposés par les Allemands. A l'époque, les services intéressés avaient demandé au préfet d'inviter les services du déminage à détecter et détruire les obus existants. Or, il s'en trouvait encore de fort nombreux au moment de la catastrophe. Toujours du même côte gauche, à 250 mètres à peine parallèlement au plan de clivage, a été construite la fameuse nouvelle autoroute, à droit de péage, comme avant 1789. Donc, à 250 mètres du barrage des mines nombreuses ont explosé pendant des semaines. A-t-on contrôlé la puissance et l'effet de ces mines ?
Dans une lettre de 20 janvier 1958 au préfet, les services techniques compétents ont fait d'expresses réserves sur cette situation.
N'est-il pas possible que des ébranlements, voire des fissures, aient permis aux eaux diluviennes de s'infiltrer et d'entrainer le plan de clivage ?
Depuis fin novembre, des suintements transformés ensuite en écoulements nettement caractérisés ne s'étaient-ils pas produits ?
Le 28 novembre, il est constaté sur le paravent de la rive droite du bassin de réception du déversoir, une fissure de huit millimètres au lieu d'un point de dilatation de un à deux millimètre Des contacts ont été pris avec l'entreprise d'injection pour examiner la possibilité d'étancher.
Pourquoi n'a-t-il pas été tenu compte de tous ces avertissements ?
Le 2 décembre au matin, il est envisagé de procéder à des délestages. Pourquoi a-t-on attendu ? Qui s'y est opposé ?
Dans l'après-midi du 2 décembre, une conférence a eu lieu aux mines de Bozon et le barrage est survolé en hélicoptère. Mais ce n'est qu'à dix-huit heures que l'ordre d'opérer des délestages est donné. Après vérification des premiers indices de fin novembre, si le délestage avait commencé aussitôt il y aurait peut-être eu quelques dégâts matériels, mais aucun mort à déplorer.
Le système de dégagement du trop-plein était constitué par des vannes, dont le débit d'écoulement était très lent. Or, c'est une vanne seulement qui a été ouverte, à dix-huit heures.
Il est vraisemblable que, dans toute cette affaire, la majorité du conseil général du Var a un certain nombre de responsabilités qui lui sont propres, y compris la façon dont elle a contrôlé l’exécution des travaux. Il ne faudrait pas cependant rejeter sur le conseil général, et à plus forte raison sur le département, les responsabilités qui sont celles de l'Etat, du Gouvernement et de son appareil. En effet, contrairement à ce qu'avait prévu la Constitution de 1946, qui n'a jamais été appliquée sur ce point comme sur beaucoup d'autres, les conseils généraux n'ont pratiquement aucun pouvoir. Le département est sous la tutelle de l'Etat par son préfet ; le tuteur doit être responsable des biens qui sont sous son autorité de tutelle. Le premier responsable dans le département est le représentant du Gouvernement, le préfet, mais celui-ci ne fait qu'appliquer les décisions gouvernementales.
L'Etat, qui a refusé de donner des droits aux départements et aux communes, ne peut faire retomber sur eux des devoirs et, par conséquent, des responsabilités qui lui incombent.
Dans le cas du barrage départemental de Malpasset, les questions de crédits pour les investissements, la, prospection, le contrôle de l’exécution et du fonctionnement sont affaires de I’ Etat et de son gouvernement. C'est là la position de principe fondamentale qui doit être admise au départ, ce qui n’empêche pas, comme nous l'avons déjà dit, de rechercher toutes les responsabilités.
Nous demandons que la publication des résultats et conclusions de l'enquête ne soit pas renvoyée aux calendes grecques et, à plus forte raison, que les travaux de la commission d'enquête ne soient pas enterrés purement et simplement. Je l'ai dit, les fautes techniques éventuelles ne doivent pas être isolées des raisons plus générales qui ont pu les engendrer.
Aussi, la commission d'enquête doit-elle être composée de techniciens, du maire de Fréjus, d'élus — et pas seulement de la majorité — des représentants élus des sinistrés, des représentants des organisations syndicales et démocratiques.